Au beau milieu de l’eau glacée, bien loin de la terre ferme, nous attendions chaque nuit la venue du brouillard. Il arrivait, et nous graissions les rouages de cuivre pour allumer les feux de brume dans la tour de pierre. Semblables à deux oiseaux dans le ciel gris, McDunn et moi envoyions les feux, tantôt rouges, tantôt blancs, ceux-ci devant guider les bateaux solitaires. Même s’ils ne voyaient pas nos feux, il restait toujours notre Voix, le grand cri grave de notre sirène de brume qui traversait en frémissant les lambeaux de brouillard et faisait fuir les goélands.
« C’est une vie solitaire, mais tu en as l’habitude maintenant, n’est-ce pas ? questionna McDunn.
– Oui, dis-je. D’ailleurs, tu causes bien, heureusement !
– Eh bien ! demain, c’est ton tour d’aller à terre, dit-il en souriant, pour faire danser les filles et boire un pot.
– À quoi penseras-tu, McDunn, quand je t’aurai laissé seul ici ?
– Aux mystères de la mer. »
McDunn alluma sa pipe. Il était sept heures un quart, et c’était un soir glacé de novembre. Le feu lançait son faisceau dans deux cents directions, et la sirène de brume hululait, là-haut, dans la gorge de la tour. Pas la moindre ville à moins de cent kilomètres de la côte. Une simple route, avec quelques rares autos, serpentait solitaire jusqu’à la mer à travers ce pays désolé ; puis une étendue d’eau glacée, de trois kilomètres peut-être, séparant notre rocher de la terre ferme, et quelques rares bateaux.
« Oh ! la mer, ça grouille de vie ! »
McDunn tira quelques bouffées nerveuses de sa pipe en clignant des yeux, avant de continuer. Il avait été nerveux toute la journée.
« Malgré toutes nos machines et nos prétendus sous-marins, il faudra attendre dix mille siècles avant d’arriver vraiment jusqu’à ces terres englouties, jusqu’à ces royaumes féeriques qui s’y trouvent, avant de connaître réellement la terreur. Pense donc, là-dessous, ils en sont encore à trois cent mille ans avant Jésus-Christ. Pendant que nous, on défile, musique en tête, qu’on s’arrache nos terres et qu’on s’entretue. Ils vivent sous la mer, à des profondeurs insondables, dans un univers glacé et dans un temps aussi vieux que la barbe d’une comète.
– Oui, c’est un vieux monde.
– Viens ! Il y a quelque chose de spécial que je ne t’ai pas encore dit. »
Nous montâmes tranquillement les huit marches en bavardant. Une fois là-haut, McDunn éteignit les lumières de la pièce pour qu’elles ne se réfléchissent pas dans les vitres. Le grand œil du feu bourdonnait en tournant doucement dans son orbite. La sirène de brume sifflait régulièrement, une fois toutes les quinze secondes.
« On dirait un animal, n’est-ce pas ? (McDunn secoua la tête). Oui, un grand animal solitaire hurlant dans la nuit. Assis là, au bord de dix billions d’années, et criant aux Profondeurs : « Je suis là, je suis là, je suis là ! » Et les Profondeurs répondent vraiment, mais oui ! Voilà trois mois que tu es là, Johnny ; il vaut mieux que je te prévienne. À cette époque de l’année, dit-il en scrutant le brouillard obscur, il y a quelque chose qui vient rendre visite au phare.
– Quelque chose ?
– Je n’ai pas voulu t’en parler plus tôt ; tu aurais pu me prendre pour un cinglé. Mais, je ne dois pas attendre plus tard que cette nuit, car, si j’ai bien pointé sur mon calendrier, cette nuit est la nuit où ça arrive. Je ne vais pas te raconter les détails, tu verras toi-même. Assieds-toi là, attends et ouvre l’œil. »
Une demi-heure s’écoula, occupée à quelques murmures entre nous. Lorsque nous fûmes las d ‘attendre, McDunn commença à m’exposer certaines de ses idées. Il avait quelques théories sur la sirène de brume. Il croyait que la « chose » répondait à l’appel de la sirène.
« Chut ! dit soudain McDunn. Regarde ! »
De la tête, il m’indiqua la mer.
Un vague sillage se dessinait vers le phare. J’aperçus une ride suivie d’une vague, d’un léger renflement et d’un bouillonnement d’écume. De la surface de la mer glacée surgit une tête, une tête sombre, trouée d’immenses yeux, puis un cou. Un cou qui s’allongeait sans cesse, démesurément. La tête se dressait maintenant à une douzaine de mètres au-dessus de l’eau, supportée par ce cou élancé et magnifiquement sombre. C’est seulement à cet instant que le corps apparut, tout dégouttant, tel une petite île de coraux noirs, de coquillages et d’écrevisses. La queue fouetta l’eau. Le monstre mesurait bien trente ou trente-cinq mètres de long.
« C’est impossible ! m’exclamai-je.
– Non, Johnny, c’est nous qui sommes impossibles, murmura McDunn. C’est comme c’était il y a dix mille ans ; ça n’a pas changé. C’est nous et la terre qui avons changé et qui sommes devenus impossibles. Nous ! »
La créature nageait lentement, là-bas, dans les eaux glacées, avec une imposante majesté. La brume vint l’envelopper, estompant un moment sa silhouette.
« Ce doit être un dinosaure quelconque, » dis-je.
Je m’accroupis et m’agrippai à la rampe de l’escalier.
« Oui, un animal de cette espèce.
– Mais, ils ont tous disparu.
– Non. Ils sont seulement allés se réfugier dans les Profondeurs. Au fond, au fin fond des plus profondes Profondeurs.
– Qu’allons-nous faire ?
– Mais rien ! D’ailleurs, nous sommes mieux protégés ici que sur n’importe quel bateau. Cet être est aussi gros qu’un contre-torpilleur et presque aussi rapide.
– Mais… pourquoi vient-il ici ? »
J’eus tôt fait d’avoir la réponse.
La sirène hurla.
Le monstre répondit.
Un cri arriva, franchissant un million d’années d’eau et de brume. Un cri si angoissé et si insolite qu’il résonna dans ma tête et mes entrailles. Le monstre lança son cri vers la tour. La sirène hurla. De nouveau, le monstre gronda. La sirène hurla. Le monstre ouvrit sa bouche pour laisser échapper un son qui était le son de la sirène elle-même.
« Eh bien ! demanda McDunn, sais-tu pourquoi il vient ici ? »
Je fis un signe de tête affirmatif.
« Ce pauvre monstre passe toute l’année dans ses abîmes. Il attend son heure. Peut-être a-t-elle un million d’années, cette créature ? Tu te rends compte : attendre un million d’années ! Pourrais-tu attendre aussi longtemps ? Peut-être est-elle la dernière de son espèce. Moi, je le crois… En tout cas, il y a cinq ans, des hommes sont venus ici pour construire ce phare. Ils installent cette sirène, ils la font marcher et envoient son cri jusqu’à cet endroit où tu te réfugies dans le sommeil et les souvenirs d’un monde où il existait des milliers d’êtres semblables à toi ; mais, maintenant, tu es tout seul, tout seul dans un monde qui n’est pas fait pour toi, dans un monde où tu dois te cacher. Mais le bruit de la sirène va et vient, et tu te remues dans ton fond bourbeux. Tu commences à te mouvoir lentement, très lentement, parce que tes épaules supportent tout le poids de la mer et que c’est lourd. Mais la voix de cette sirène franchit mille milles d’eau pour t’apporter son cri faible et familier, et, dans tes entrailles, ça commence à chauffer. Doucement, très doucement, tu te mets à remonter. Enfin tu émerges, toi, Johnny, le plus grand monstre de la création ! Et te voilà devant ce phare qui t’appelle ; ce phare avec un long cou semblable au tien qui se dresse hors de l’eau, avec un corps semblable au tien et, surtout, avec une voix semblable à la tienne. Comprends-tu, maintenant, Johnny ? Est-ce que tu comprends ? »
La sirène hurla. Le monstre répondit.
« L’année dernière, reprit McDunn, cette créature a passé sa nuit à tourner, sans arrêt, tout autour. Sans oser s’approcher trop. Elle devait être intriguée, je pense. Effrayée peut-être. Le lendemain, le brouillard s’est subitement levé ; un nouveau soleil a brillé dans un ciel bleu. Alors le monstre a filé pour fuir cette chaleur et ce silence ; il n’est jamais revenu. Je suppose qu’il a dû songer à cela pendant près d’un an en retournant le problème dans tous les sens. »
Le monstre n’était plus maintenant qu’à une centaine de mètres et continuait à répondre à la sirène. Selon que le feu les frappait, les yeux du monstre étaient flamboyants ou glacés ; flamboyants, glacés…
« C’est l’image même de la vie, poursuivit McDunn. Un être qui passe son temps à attendre un être qui ne vient jamais… Aime toujours une chose plus que tu n’en es aimé. Et, au bout de quelque temps, tu ne désires plus que ça : détruire l’objet de cet amour, quel qu’il soit, pour qu’il ne te fasse plus souffrir… »
Le monstre se précipitait sur le phare.
La sirène de brume hurla.
« Voyons ce qui va arriver, » dit calmement McDunn.
Il arrêta la sirène.
La minute qui suivit fut imprégnée d’un silence si profond que nous pouvions entendre les battements de nos cœurs dans cette cage de verre où s’entendait à peine le ronronnement régulier du feu.
Le monstre s’arrêta, semblant se figer. Ses grands yeux clignotèrent. Sa mâchoire s’ouvrit démesurément pour laisser échapper une sorte de grondement sourd semblable à celui d’un volcan. Il tendit le cou à droite, à gauche, comme pour rechercher ces bruits qui s’étaient évanouis dans le brouillard. Attentivement, il fixa le phare, poussa un nouveau grondement. Ses yeux semblèrent s’enflammer. Il se redressa, se rua contre la tour, les yeux emplis d’une douloureuse angoisse.
« McDunn ! hurlai-je, remets la sirène en marche ! »
McDunn tâtonna pour trouver le commutateur. Mais, au moment où le déclic se faisait entendre, le monstre se dressait déjà de toute sa hauteur. Je vis ses pattes titanesques s’accrocher à la tour : elles scintillaient sous les faisceaux successifs du phare. L’œil immense, qui se trouvait dans la partie droite de ce visage angoissé, étincela devant moi. On aurait dit une fournaise.
McDunn me saisit par le bras :
« Descendons ! »
La tour chancelait et commençait à céder. La sirène et le monstre mugissaient. Nous descendîmes en titubant et faillîmes dégringoler.
Nous atteignîmes le rez-de-chaussée au moment même où la tour commençait à pencher dangereusement sur nous. Nous plongeâmes sous les escaliers, dans un petit réduit. Des pierres tombèrent dans un bruit de tonnerre. La sirène se tut brusquement. Le monstre s’abattit sur la tour : celle-ci s’effondra. Nous nous retrouvâmes agenouillés, McDunn et moi, les mains crispées. Notre monde se désintégrait.
Puis ce fut fini. Il n’y avait plus autour de nous que l’obscurité et le bruit de la mer.
« Écoute ! dit tranquillement McDunn. Écoute ! »
Nous attendîmes un peu. Puis je commençai à entendre. Ce fut d’abord comme un grand appel d’air, puis la plainte du grand monstre qui nous enveloppa de toutes parts. Le monstre haletait et criait tour à tour. La voix de la sirène n’existait plus. Le feu n’existait plus. Cette chose qui l’avait appelé à travers un million d’années, cette chose-là n’était plus ! Alors, le monstre ouvrit sa mâchoire et laissa échapper une plainte rauque et puissante. Et les marins qui passaient en pleine mer cette nuit-là, sans trouver le feu, les marins durent penser : « Voilà cette sirène de la baie Solitaire ; tout va bien, nous avons franchi le cap. »
Et cela se passa ainsi pendant le reste de la nuit.
Le lendemain, le soleil était déjà haut, doré et chaud, lorsque les sauveteurs vinrent pour nous dégager.
« Le phare est tombé, c’est tout, expliqua McDunn gravement. On a eu quelques mauvais coups à cause des vagues, et tout s’est écroulé. »
Il me pinça le bras.
L’année suivante, on bâtit un nouveau phare. À ce moment, j’avais trouvé un emploi en ville. Un jour de novembre, j’allai rendre visite à McDunn. Du rivage, je scrutai les eaux grises et écoutai la nouvelle sirène qui mugissait une fois, deux fois, quatre fois par minute.
« Il n’est jamais revenu, me dit McDunn. Il est retourné attendre dans la solitude des Profondeurs. »
Il laissa son regard errer sur l’horizon, puis, mettant la main sur mon épaule :
« Tu vois, le nouveau phare, ils l’ont construit en béton armé ; c’est moi qui l’ai demandé. Parce que, n’est-ce pas ? – on ne sait jamais… »
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(Ray Bradbury, traduction anonyme, in Lectures pour tous, n° 22, octobre 1955. « The Fog Horn, » est paru initialement sous le titre : « The Beast from 20,000 Fathoms, » illustré par James R. Bingham, dans The Saturday Evening Post, volume 223, n° 52, 23 juin 1951, avant d’être repris dans Argosy, volume XII, n° 8, août 1951)
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