I
Au pays de Lorraine, au fond d’un joli vallon qu’a creusé un des plus sauvages affluents de la Meuse, dans une vieille gentilhommière, avait grandi, près de ses vieux parents, une orpheline dont l’amour des bêtes et des gens était toute la vie. C’était une gracieuse fillette, aux allures de garçon, blonde avec de grands yeux bleus rayonnant de tendresse et de bonté. Lorsqu’elle avait eu vingt ans, comme on la savait riche, maintes fois des coureurs de dot étaient venus la demander en mariage. Elle les avait tous éconduits. L’enfant se riait de l’amour, comme eût pu le faire une nymphe de Diane. Un jour, pourtant, l’amour était venu. Il était lieutenant d’un régiment de dragons, que les hasards des manœuvres avaient cantonné dans la vallée, tout jeune, crâne et joli soldat. La petite s’en était follement éprise ; et lui, à la hussarde, en avait fait sa femme.
Comme deux grands enfants, dans le plein épanouissement de leur amour, ils échafaudaient les plans d’une façon de Trianon modèle, qui créerait du bonheur pour les pauvres gens vivant autour d’eux.
Ils métamorphosaient la vieille maison, redessinaient les jardins, éclaircissaient les futaies, remettaient les jachères en culture. Ils en étaient à bâtir les projets les plus beaux, quand éclata la guerre.
Sans une plainte, ils firent à la patrie le sacrifice de leur bonheur et, le jour de la mobilisation, le lieutenant partait reprendre son rang parmi ses compagnons.
Or, depuis la séparation cruelle, huit grands jours étaient passés, sans un mot de l’absent. Elle avait vu un des flots de l’invasion couler par la vallée ; elle se mourait dans l’angoisse d’une incertitude, d’heure en heure grandissante.
II
Une nuit qu’elle veillait, torturée d’inexprimables peines, elle entendit le trot d’un cheval sonner dans le silence, et, s’étant mise à la fenêtre, vit se détacher au loin la silhouette d’un cavalier.
Sur une bête efflanquée s’en venait, par le chemin, une façon de soldat, mal empaqueté dans des vêtements qui semblaient d’emprunt. Au coude que fait la route, il poussa le cheval dans le coin que le pavillon mettait dans l’ombre et, déchaussant l’étrier, frappa de la botte, qui sonna comme du bois sur les barreaux de fer.
La petite s’était penchée au balcon.
« Qui va là ? fit-elle anxieuse.
– Je vous apporte, dit le cavalier, des nouvelles de celui à qui vous pensiez, sans doute.
– Il vit !… cria-t-elle, folle de joie ; attendez, soldat, je vais faire ouvrir. »
Mais lui dit d’un ton impérieux :
« Non !… non !… Je n’entre pas… Le temps me presse… Il vit !… Écoutez, je vous dirai tout. »
Et il se mit à parler très vite, d’une voix sans timbre, comme en ont les vieilles gens, la tutoyant d’un ton de commisération, paternel et familier.
« Tu sais bien, disait-il, quand il est parti, c’est à la frontière qu’il devait rejoindre… Le lendemain, tu le sais, l’invasion commençait, de la France, hors de garde. On cherchait à se renseigner. Il s’offrit. Il partit avec dix cavaliers. Ils sont allés sans débotter, jour ni nuit, passant partout. Ils avaient surpris les rassemblements de troupes, évalué les colonnes en marche ; ils revenaient ayant échappé aux balles, aux feux de salves, aux pourchasses. C’était le huitième jour de la chevauchée. Ils étaient recrus de fatigue. Vers le soir, ils s’arrêtèrent dans un ravin, non loin d’un bois, pour reposer les bêtes, resserrer les sangles et dormir un peu. Il faisait encore pleine nuit quand ils se remirent à cheval et la lune brillait, éclairant toutes choses. Leur audace avait trop bien servi, jusque-là, leur héroïque aventure : ils chevauchaient, oublieux des dangers possibles, quand, soudain, comme ils allaient entrer sous bois, des coups de feu partirent de la lisière. C’était l’embuscade ; on parvenait à les surprendre enfin ! Mais on avait mal tiré. Ton ami passa en hâte ses notes de route aux deux meilleurs de ses dragons ; et tandis que ceux-là partaient en charge, à travers les balles, lui, debout sur ses étriers, commandait à ses hommes de le suivre et, d’un coup de jarret, lançait son cheval dans le pli du terrain d’où partaient les coups.
Les tireurs embusqués, remis en selle pour n’être pas sabrés dans les broussailles, descendirent au galop sur la route ; les autres les y suivirent ; et ce fut un beau choc de cavaliers ! Eux, c’étaient des hussards ; un grand diable aux cheveux roux les commandait. On était presque à nombre égal. (Je te l’ai dit, la lune donnait en plein sa lumière.) Durant une grande heure, à cheval ou démontés, ils se sont battus là comme des forcenés, à coups de feu, à coups de sabre, à coups de crosse de carabine. On avait bien vu tout d’abord que le combat serait sans merci et, hormis un seul des leurs qui, pris d’épouvante, avait fui par les bois, après une grande heure de combat sauvage, c’était fini… Tous étaient là, hommes et chevaux, blessés, éparpillés et râlant l’agonie.
– Et lui ? cria-t-elle.
– Ne m’interromps pas, car l’heure marche… Je te dirai tout… La terrible passe d’armes avait pris fin. Le tien avait le corps criblé de blessures. Il ne voulait point rester là, dans ces flaques de boue et de sang, dans l’atroce misère de tous ces râles de morts… »
On entendait l’enfant sangloter ; l’autre continuait, impassible :
« Il se traîna avec mille peines hors du bois, rampant vers le clocher d’un hameau tout proche ; là, à bout de forces, il vint s’abattre sur la pierre d’une tombe, au cimetière qui ceinture l’église.
Tiens bien ton cœur, la petite. Je te dirai tout… Il était là, couvert de sang comme un vigneron l’est de vin un jour de vendange, quand son cheval qui l’avait suivi vint, trébuchant dans ses entrailles, s’abattre à ses côtés… Tu sais s’il l’aimait ?… Il ne voulut point le reconnaître, ne voulant penser qu’à toi… Puis ce furent des gens du hameau qui s’enhardissaient à lui porter secours ; l’un voulait le panser, l’autre apaiser sa soif, qu’il avait ardente… Il refusa tout, parce que ce n’était pas de ta main… Enfin, un prêtre s’amena, qui portait le viatique. Ton ami, tu le sais, avait foi comme toi aux promesses éternelles ; il a reçu le Dieu au nom duquel on vous avait unis…
Alors, – poursuivit le cavalier, sans prendre garde aux sanglots de l’enfant, – tandis que le prêtre s’en allait en hâte vers les mourants tombés dans les bois et que les gens du hameau retournaient apeurés à leur maison, resté seul, il se raidit, afin de redresser sur la pierre de la tombe son buste qui s’affaissait ; et alors seulement, il ne put se tenir de pleurer en songeant au mal qu’il allait te faire !… Il est là, le visage à l’ennemi comme un soldat ; il est là au seuil de l’agonie et retenant sa vie dans l’espoir que tu viendras peut-être… »
Elle cria, dans une convulsion où tremblait tout son petit corps de femme :
« Il est impossible qu’il meure et que je vive !
– Il est là… reprit le cavalier impassible. Je t’ai dit tout… Il vit… Si tu veux l’embrasser d’une dernière étreinte, je puis te prendre en croupe et te mener à lui… Mais presse-toi, car bientôt viendra l’aube… »
Les sanglots se changèrent en un cri de joie.
« Attendez, soldat ! cria-t-elle ; attendez-moi ! »
Elle descendit, ouvrit la grande grille, mais comme elle prenait la main que le cavalier lui tendait pour la mettre en selle, elle tomba et roula par terre.
III
On la trouva, le lendemain, immobile et sans connaissance, près de la borne, devant la grille ouverte. Elle était en robe de mariée. On la ranima avec peine. Elle délirait. Quand on l’eut portée dans son lit, elle essaya de raconter ce qui lui était arrivé. Ce fut d’abord des choses incohérentes, puis le récit s’ordonna, et elle nous dit l’histoire de ce cavalier, telle à peu près que je viens de l’écrire. Je la revois, la pauvre petite, le visage blême sur ses oreillers de dentelles ; je revois l’éclat extraordinaire de ses yeux et j’entends toujours sa voix contant l’aventure avec une telle expression de réalité ! Elle disait son rêve, les yeux fixes, impassible, étrangère au rôle que le récit lui donnait. Elle reprenait par endroits, précisant, soulignant des détails : « La petite femme, disait-elle, avait roulé par terre, d’avoir senti les doigts desséchés du cavalier s’accrocher à sa main, pour l’aider à se mettre en selle. » Elle contait et, par instants, s’interrompait pour chanter, d’une voix jolie, le refrain d’une vieille chanson :
L’homme armé, l’homme armé,
Je me meurs si tu t’en vas.
Jamais je n’ai rien vu plus digne de pitié.
Elle mourut un lundi, à l’aube du troisième jour. Elle avait passé toute la nuit dans le délire. Au matin, elle sembla faire un effort pour fredonner encore sa chanson, mais retomba bientôt en léthargie.
Elle entra ainsi dans la mort sans souffrance.
Des semaines s’écoulèrent, puis, un soir, une lettre passée en fraude parvint en terre envahie, aux deux pauvres vieux de la vallée.
L’enveloppe enfermait une citation, prise au Bulletin des Armées, et une longue lettre écrite avec grand soin par un curé d’un petit village de Lorraine. La citation donnait la chevauchée hardie du lieutenant de dragons et de ses hommes ; le curé, « qui, par prudence, ne se faisait pas connaître, » rapportait, d’après les renseignements qu’il avait pu recueillir, disait-il, l’embuscade, le combat, l’agonie.
Or, c’était, de point en point, le récit que la petite morte nous avait dit tenir de l’étrange cavalier.
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(Frédéric Cousot, « Contes du Petit Parisien, » in Le Petit Parisien, quarante-deuxième année, n° 14823, samedi 8 septembre 1917. Gravure de Soren Lünd, « Le Cheval et la Mort, » 1900)











































